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Les paysages spectaculaires sont-ils beaux ?

Jusqu'à présent, notre voyage a été rythmé par la visite de lieux naturels considérés comme spectaculaires ou impressionnants : fjords, cascades, canyons, montagnes, champs de lave, geysers, etc. Ce sont des endroits qui font rêver les gens, comme l'indique l'engouement touristique pour ces lieux.


Les parcs nationaux américains sont, dans une certaine mesure, des sanctuaires de nature spectaculaire. Le premier parc historique, le Yellowstone, avait marqué les esprits par ses geysers. Le Yosemite impressionne par ses montagnes de granit, le Grand Canyon par... son canyon immense, la Death Valley par ses conditions désertiques extrêmes, etc. Bien sûr, il y a bien d'autres choses de valeur dans ces parcs, mais les "célébrités naturelles" qu'ils hébergent jouent un rôle important dans leur histoire et leur rapport au public.


Que se passe-t-il quand un photographe visite ces lieux ? (Je dis "photographe", mais je pense en fait à une certaine sensibilité que de nombreuses personnes ont, qu'elles aient un appareil ou pas.)


Le photographe qui visite un lieu spectaculaire est souvent confronté à une question fondamentale : "La scène spectaculaire et impressionnante que j'ai sous les yeux est-elle belle ?" Si la scène est belle, c'est le moment pour prendre une photo, mais ce n'est pas nécessairement le cas. Pour un photographe, de nombreux facteurs contribuent à façonner la beauté d'une scène : la disposition des éléments (la composition), la lumière, la dynamique des mouvements présents, etc. Et dans bien des situations, contrairement à la plupart des visiteurs, le photographe ne se précipite pas sur son appareil : il attend un moment adéquat dans la journée, se déplace pour choisir un point de vue expressif, réfléchit à la focale et aux filtres. Autrement dit : le caractère impressionnant d'une scène ne suffit pas pour la rendre belle aux yeux du photographe. Pour un paysage, être impressionnant et être beau sont deux choses différentes.


Par exemple, voici le grand canyon du Yellowstone, que nous avons observé l'après-midi du 18 septembre 2016 :

L'image est petite et ne véhicule probablement pas le sentiment que j'ai ressenti lorsque j'étais sur place. En réalité, ce canyon est fabuleusement énorme, fait d'une surprenante roche jaune qui donne l'impression d'être lumineuse par elle-même. C'est une vue que j'ai pu avoir au détour d'un sentier qui longe l'une des falaises du canyon. Les arbres qui bordent le sentier sont hauts, alors que leurs confrères que l'on voit sur les flancs semblent minuscules : ceci indique à quel point le canyon dépasse en grandeur tout ce à quoi un être humain est habitué. Le caractère impressionnant du canyon m'a donc frappé et ému.


C'est seulement dans un second temps que j'ai pensé à la beauté du canyon. Et, cela pourrait paraître étonnant, le canyon tel qu'il était sur l'image ci-dessus ne m'a pas semblé beau. J'ai donc patienté, comme le ferait tout photographe, en observant comment la lumière évoluait avec les mouvements des nuages. Soudain, le soleil a percé les nuages et des ronds de lumière ont commencé à se déplacer sur le sol. Quelque chose était en train de se passer et, à un moment précis que je n'ai pu capturer que maladroitement, ceci s'est produit :

J'ignore ce qu'il en aurait été pour d'autres gens, mais pour moi, la scène était devenue belle. En plus de son caractère impressionnant, elle avait acquis quelque chose de différent.



Le sublime et le beau


En philosophie, un adjectif existe pour désigner les paysages impressionnants : on dit qu'ils sont sublimes. Un paysage sublime est un paysage qui, par son immensité ou la puissance de ses éléments, dépasse notre perception et notre imagination. Lorsque l'on se trouve devant un canyon, son immensité nous frappe et sature nos sens. Nous sommes envahis par le sentiment de notre petitesse face à la majesté de la nature qui nous domine.


Ce sentiment du sublime fait partie de ce que la nature peut susciter en nous. Il ébranle notre sens des grandeurs et, comme le disent de nombreuses personnes, nous remet à notre juste place dans le monde. La nature sublime nous émeut parfois jusqu'aux larmes, nous rend humbles et nous rappelle que nous ne sommes pas seuls dans l'Univers. On peut passer sa vie entière à explorer le sublime.


Le beau est un autre sentiment. Si pour ressentir le sublime, il faut se projeter "dans" le paysage afin de réaliser sa grandeur, on peut ressentir le beau sans une telle projection. La seconde image ci-dessus m'a semblé belle pour ses jeux de lumière et l'intrication des flancs le long de la rivière, et non pour la grandeur du canyon. Le beau ne nous renvoie pas à notre place dans le monde. Plutôt, le beau est l'expérience de quelque chose qui a de la valeur indépendamment de son utilité.


De nombreux débats, parfois extrêmement techniques, jalonnent l'histoire philosophique des concepts de beau et de sublime. Par exemple, pour Burke, le sublime s'accompagne d'un sentiment de peur face à l'immensité. Pour Kant, il est généré par le sentiment de la supériorité de la raison sur la nature (ce que je désapprouve).


Au-delà de ce genre de débats, je pense que le point essentiel est le suivant : la nature peut susciter en nous deux sentiments différents, le beau et le sublime, qui ont chacun leurs vertus spécifiques. À chaque fois que nous sommes émus par une expérience dans la nature, nous pouvons nous demander : dans ce que je vis, qu'est-ce qui est de l'ordre du sublime ou du beau ? Si nous sommes en manque d'humilité, c'est le sublime qu'il nous faut rechercher. Si nous manquons de valeurs nobles, c'est peut-être vers la beauté qu'il faut se tourner.



La photographie peut-elle capturer le sublime ?


Si le sublime concerne notre petitesse face à l'immensité, est-il possible de susciter ce sentiment avec une photo qui dépasse rarement la taille d'une personne ?


Certaines photos peuvent tenter de susciter le sublime. Souvent, elles contiennent un élément humain dans la composition, comme j'ai modestement tenté de le faire en Islande devant l'immense cascade Dynjandi :

Cependant, il est bien possible que la seule façon de rencontrer authentiquement le sublime soit de le vivre physiquement dans sa chair avec tous ses sens. Le sublime est issu d'une perception intime et viscérale de sa propre petitesse face à l'immensité, il est donc difficilement communicable.


Ainsi, quand on visite une nature spectaculaire, les photos que l'on prend d'elle permettent peut-être de se rappeler de sa beauté. Mais pour garder une trace de sa sublimité, il faut vivre intensément la rencontre physique au moment-même, afin d'être marqué dans sa chair par l'expérience. Pour ce faire, intimité, solitude, patience et sérénité sont indispensables. L'oublier, comme c'est le cas du tourisme de masse, c'est passer à côté de ce que la nature spectaculaire peut vraiment nous apporter.




Et pour terminer : quid de la nature minuscule ?


La nature grandiose est le domaine du sublime. Mais il y a une autre façon d'ébranler son sens des grandeurs, et c'est en rencontrant non pas l'extrêmement grand, mais l'extrêmement petit. Quelle est la nature du sentiment éprouvé devant ceci ?

La petite blaklukka islandaise, ou campanule à feuilles rondes


J'ignore si le sujet a déjà été abordé dans la littérature philosophique (si quelqu'un a des sources, je suis preneur). Mais d'après vous, si le sublime nous rend humbles, que nous apporte l'admiration de ce qui est petit ?




PS : Vous l'aurez compris, la réponse courte à la question du titre est : "Non, les paysages spectaculaires sont sublimes" :-) Mais il est évident que le beau et le sublime s'entremêlent continuellement dans notre appréciation des paysages.

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